Je sais que tu passes ici
(& ça me terrifie)

Ma grand-mère, elle était blonde, croyante et elle portait du léopard. Il paraît qu'elle avait du caractère, qu'elle était du style 'grande gueule', même si elle a toujours pensé qu'une femme devait servir son mari.
Ma grand-mère aimait les hommes, les talons aiguilles qui claquaient au sol et aller au bal. Elle a rencontré et épousé mon grand-père, qui lui était un homme à femmes, même quand il en avait déjà une. Il paraît qu'elle a été patiente et obstinée. Parce que l'Amour fout de la merde dans les yeux et qu'elle était prête à pardonner. Le père de ma mère était un salaud et aujourd'hui c'est moi qui le dit. Alors un soir, alors qu'il était chez l'une de ses maîtresses, ma grand-mère encore jeune et belle, a pété les plombs et est allée jusque devant chez elle lui crever les quatre pneus. De la belle peugeot. Mon grand-père était ingénieur pour la marque, et dans ces cas-là, la voiture c'est la jolie fierté. Puis elle est repartie, dans la nuit, comme elle était venue. Et elle a demandé le divorce. Dans ces années où ça ne se faisait pas encore. Où c'était mal vu. Mal accepté. Où la rumeur vous collait à la peau autant que les mauvais regards. J'imagine qu'elle s'en foutait un peu et attaquait l'homme qu'elle aimait la tête haute. Pour calmer la haine de toutes ces années de fille cocufiée.
Ma grand-mère était une femme croyante mais elle aimait le sexe. Elle aimait se faire les ongles – en rouge s'il-vous-plaît – et que les yeux des hommes se fixent sur elle. Je crois que ça ne l'a jamais vraiment quittée. Je me revois, gamine, essayer son maquillage et tous ses bijoux. Discrètement, je fouillais dans la penderie comme dans une malle à trésors, et j'y trouvais des habits étranges et des cols en fourrure. Elle me souriait en me disant 'c'est de la vraie' et je me détournais, le regard horrifié. Et surtout, elle me laissait regarder ses boîtes à photos. En noir et blanc. Ces clichés incroyables de cette femme magnifique qu'elle avait été. Qui souriait dans les bras de ce mec si beau. Je ne m'en lassais pas, et je passais des heures à écouter ses anecdotes. On dit que les vieux aiment radoter : moi, ma grand-mère me faisait voyager.
Tiphaine

Je me souviens. Quoi qu'il arrive, réfléchir - pas vraiment - bondir et courir. Je suis de celles qui fuient. Depuis que je suis toute gamine. Celle qui fuit les autres, qui fuit les gens, ceux qu'elle aime en premier lieu.
Et je me souviens de cette nuit parfaite. Où j'ai quitté ton lit sur la pointe des pieds. Où j'ai enfilé mes chaussures et où j'me suis cassée. Pour ne pas voir que je m'attachais, pour m'étourdir d'une bonne dose hivernale plutôt que dans la chaleur de tes bras. Tu dormais avec l'innocence apprivoisée. Et tu ne m'as pas vue filer. Alors j'imagine que quand tu t'es réveillé, étonné-surpris de l'absence. Avec la baffe du mot sur l'oreiller. J'aime bien les mots. Ca met de l'emphase. Pendant que dans la rue le soleil rouge-sang se levait sous mes pupilles. Le souffle pétrifié-glacé en jolie fumée blanche.
J'aime ces gens. Ces putains de belles âmes qui m'entourent. Mais y'a une voix qui m'appelle. Loin de Papa-Maman. Loin de l'Amoureux ou de ses substituts. Loin de la mécanique de la belle Amitié. Loin, si loin d'Eux que j'en ai la gerbe qui me monte au nez, et que je n'appelle 'Liberté' que lorsque je suis haut-perchée.
Tiphaine